Salarié.e.s de « deuxième ligne », salarié.e.s de troisième classe ?

Dernière mise à jour : 18 juin 2021

Depuis le début de la crise sanitaire, des métiers ont été placés sous les feux des projecteurs : ceux de « première ligne », les soignants, et ceux de « deuxième ligne », tous ces métiers de services qui permettent à la population de satisfaire à ses besoins de base (se nourrir, s’habiller, être protégé…), tous ces métiers qui ne peuvent pas être exercés en télétravail. Loin du mirage d’une « société de la connaissance » dématérialisée, la crise nous montre à quel point nous dépendons de services rendus par des « vraies » personnes… et à quel point le basculement de l’économie vers le secteur tertiaire ne signifie pas la fin des contraintes physiques liées au travail !

A la pénibilité intrinsèque de ces métiers (port de charges, gestes répétitifs, parfois l'agressivité des clients, travail le weekend ou la nuit…) s’est rajoutée la crainte du virus et les contraintes des mesures de protection… Et pourtant, à l'instar des joueurs de deuxième ligne d'une équipe de rugby, ces métiers essentiels sont toujours sous-valorisés et sous-considérés !

L’absence de reconnaissance salariale des salarié.e.s de « deuxième ligne » est inversement proportionnelle à leur utilité sociale

Les métiers du commerce, du transport routier, de la propreté, de la sécurité, des services à la personne… occupent de l’ordre de 3 millions de salarié.e.s, aux caractéristiques très spécifiques : beaucoup d’employé.e.s et d’ouvrier.e.s (généralement plus de 80%, alors qu’ils représentent 60% des salarié.e.s dans l’ensemble de l’économie), beaucoup de femmes (sauf dans le transport routier et la sécurité), beaucoup de temps partiel (plus des 2/3 des salarié.e.s du nettoyage !).

Sous-qualification, travail à temps (parfois très) partiel… A ces facteurs défavorables s’ajoutent des niveaux de rémunération inférieurs, à catégorie professionnelle et à temps de travail équivalent !

Les salarié.e.s de « deuxième ligne » sont ainsi plus nombreux à être payés au SMIC. En France, 6% des salarié.e.s perçoivent une rémunération (en équivalent temps plein) au SMIC ou à un niveau proche (5% de plus). Ils sont près de la moitié des salarié.e.s des services à la personne dans ce cas !

En tenant compte du temps partiel, la rémunération d’une partie de ces salarié.e.s est inférieure au seuil de pauvreté (1.063 € par mois, pour une personne seule, à comparer à 1.231 € pour le SMIC net).

Les évolutions salariales sur les dernières années n’ont pas permis d’inverser la tendance : quelle que soit la catégorie, le salaire moyen des métiers de la « deuxième ligne » a progressé moins vite (+1 à + 1,3% par an selon les secteurs) que l’ensemble des salaires (+1,5 % par an en moyenne). Seule exception, grâce à une revalorisation significative des minima conventionnels et une correction des écarts de salaires hommes-femmes, les employé.e.s de la propreté (qui demeure toutefois une profession mal rémunérée, notamment du fait de la prédominance du temps partiel).

L’absence de reconnaissance (notamment salariale) des salarié.e.s de « deuxième ligne » est donc bien réelle, et inversement proportionnelle à leur utilité sociale rappelée par la crise !

La nouvelle « prime Macron » : pas à la hauteur des enjeux

Pour reconnaître l’engagement de ces professions dans la crise, le gouvernement a annoncé le 15 mars la possibilité pour les entreprises de verser une prime de 1.000 € défiscalisée et exonérée de cotisations, en reconduisant un dispositif déjà existant en 2020.

Comme pour la prime 2020, tous les salarié.e.s dont la rémunération est inférieure à 3 SMIC pourront bénéficier de cette prime. Selon Jean Castex : « Si les « travailleurs de la deuxième ligne » devront bien entendu en être les bénéficiaires privilégiés, cette prime sera pour autant ouverte à tous les salariés. »

La prime n’est pas ciblée sur des secteurs particuliers, et son versement est laissée à la discrétion des employeurs : il est donc tout à fait possible que les salarié.e.s de « deuxième ligne » en bénéficient moins que les autres !

Même pour les salarié.e.s qui toucheront cette prime, elle est loin de compenser la sous-valorisation de ces métiers : selon les secteurs, une prime de 1.000 € ne compense que 3 à 6 mois d'écart avec la rémunération moyenne des employés en France. En outre, cette prime est ponctuelle et ne représente pas un gain de pouvoir d’achat récurrent.

Le vrai enjeu : négocier pour mieux valoriser les métiers de la « deuxième ligne »

La prime pourra être portée à 2.000 € si l’entreprise a négocié un accord d’intéressement ou, nouveauté, si l’entreprise ou la branche a ouvert une négociation sur la valorisation des métiers concernés.

On peut regretter que les pouvoirs publics ne parlent que de l’ouverture d’une négociation, sans obligation d’aboutir (ce qui pourrait conduire des employeurs sans scrupule à ouvrir une négociation pour la forme, sans intention de signer un accord contraignant).

Mais cette négociation peut être l’opportunité d’une réelle revalorisation des métiers, pour corriger les écarts de salaires objectivement défavorables dans ces secteurs. Négociation d’entreprise, mais peut-être aussi et surtout négociation de branche ! Les conditions de dialogue social sont en effet très hétérogènes d’une entreprise à l’autre, et le chantage au moins-disant social est monnaie courante. Une revalorisation substantielle des minima conventionnels, aujourd’hui souvent faibles (parfois inférieurs au SMIC dans certaines branches !) aurait un effet significatif sur les salaires.


La négociation de branche est un contre-feu utile au « dumping social » sur les salaires, qui existe dans nombres des secteurs de services, alors même qu'il s'agit d'activités non délocalisables.

L’émergence d’un rapport favorable à la négociation a toujours été plus difficile dans ces métiers, avec des collectifs de travail « émiettés » et non pas regroupés sur un seul site. Se donner les clés d’une bonne négociation, c’est réussir à constituer un collectif solidaire et mobilisé, avec une identité partagée, ni « cols bleus » (ouvriers de l’industrie), ni « cols blancs » (employés de bureaux), simplement « essentiels ».

[Sources de l'article dans les liens hypertextes]

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